mardi 25 août 2026

MARSACTU

 

Expulsion du squat rue Busserade à Marseille : “C’est toute notre vie dans ces camions”

Reportage
le 25 Août 2026
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Sous le coup d'une ordonnance d'expulsion du tribunal judiciaire de Marseille, les occupants du squat de cette caserne désaffectée de Belle-de-Mai entassent, depuis ce lundi 24 août, leurs affaires dans des camions. Leur départ est programmé dans la semaine et les place dans une situation plus que difficile, faute de solutions de relogement.

Au squat de la Busserade à la Belle-de-Mai, les habitants quittent les lieux. (Photo P.C.)
Au squat de la Busserade à la Belle-de-Mai, les habitants quittent les lieux. (Photo P.C.)

Ce lundi matin, une dizaine de camions bennes stationne en bataille dans la cour de l’ancienne caserne d’artillerie désaffectée de la rue Busserade, dans le troisième arrondissement de Marseille. Ça sent le métal rouillé et le plastique brûlé. En équilibre sur les véhicules, des hommes, au visage taché de suie, se relaient pour empiler des frigos et des lave-vaisselle dans des remorques. Le fracas métallique coupe toute discussion. Dans tous les cas, “ils n’ont pas très envie de parler“, commente une jeune femme rom, qui occupe les lieux depuis un an avec toute sa famille. Sur le perron du squat de la rue Busserade, d’autres occupants observent la scène en silence. “On ne sait pas où on va aller“, se lamente un vieil homme en fumant une cigarette.

Depuis vendredi dernier, les occupants des lieux ont appris, par l’intermédiaire des travailleurs sociaux qui les accompagnent, que leur expulsion serait programmée pour le jeudi 27 août. C’est le tribunal judiciaire de Marseille qui a acté cette décision, dans une ordonnance prise le 6 mai 2025, après avoir été saisi par la Ville de Marseille, propriétaire des friches où les familles ont pris leurs quartiers. Le document, que Marsactu a pu consulter, date l’installation de ces familles au mois de décembre 2024 et indique qu’à l’époque “une quinzaine de personnes déclaraient avoir investi les lieux sans droit ni titre d’un bien propriété de la ville de Marseille.” La procédure d’expulsion a été lancée dès le mois suivant, en janvier 2025.

Plus de la moitié des familles est partie dans le week-end, à la suite de l’annonce. Ils ont trouvé un autre endroit pour passer la nuit, mais ils ont déjà été repérés et la police devrait arriver d’ici une heure.

Laurent Sapin, militant associatif

En presque deux ans, le nombre d’occupants a considérablement augmenté, au rythme des expulsions d’autres squats de la ville et des arrivées de nouveaux habitants. À la veille du départ, c’est plus d’une vingtaine de familles qui vit dans les habitats abandonnés et insalubres de la rue Busserade, selon les personnes croisées sur place ce lundi matin. Parmi elles, Laurent Sapin, riverain du squat et militant engagé auprès des occupants pour le relogement et la défense de leur droit. Nerveux, il circule entre les camions, son tote bag sous le bras et son téléphone collé à l’oreille. “Plus de la moitié des familles est partie dans le week-end, à la suite de l’annonce. Ils ont trouvé un autre endroit pour passer la nuit, mais ils ont déjà été repérés et la police devrait arriver d’ici une heure“, explique-t-il le souffle court.

Pas de solutions de relogement

Très peu de familles se sont vues proposer une solution de relogement, seulement quelques femmes enceintes ou alors des familles avec des enfants de moins de deux ans. Mais très clairement, il n’y aura jamais de la place pour tout le monde“, poursuit le militant, avant de filer vers sa voiture, pressé d’aller aux nouvelles des occupants déjà partis de l’ancienne caserne. L’avocat des occupants, Adam Borie, parle quant à lui de sept personnes à qui des solutions d’urgences ont été proposées. À l’annonce de l’expulsion, la Ville de Marseille avait pourtant fait connaître son désir de voir les familles relogées dans les plus brefs délais. Un relogement incombant aux services de l’État, compétent en la matière. Contactée, la préfecture n’est pas revenue vers nous dans les délais impartis par la publication.

Une partie des occupants du squat de la Busserade et des militants associatifs, le mardi 18 août. (Photo B.G.)

Une partie des occupants du squat de la Busserade et des militants associatifs, le mardi 18 août. (Photo B.G.)

On a été surpris quand on est venu nous annoncer l’expulsion, à quelques jours de la date délai. Ils ne nous ont rien dit, rien expliqué pour les relogements. S’il faut, on ira dormir dans la rue Busserade, juste en face. On l’a déjà fait. Ça fait partie de notre vie“, explique une maman encore présente, au pied des anciens baraquements de la caserne. Dans ses bras, sa fillette de quatre ans fixe avec de grands yeux noirs le défilé des appareils électro-ménagers, dont le poids a fini par faire pencher la benne d’un camion. “C’est toute notre vie dans ces camions. On va dormir dedans le temps de trouver quelque part où aller“, poursuit la jeune femme. “Beaucoup d’entre eux ont une activité de ferrailleur, c’est d’ailleurs pour ça que la mairie s’était inquiétée de leur présence ici“, nuance Laurent Sapin. La proximité avec l’école Simone de Beauvoir et la ludothèque a aussi généré des conflits d’usage de la rue Busserade, réservée aux piétons après la livraison de ces équipements mais empruntée régulièrement par les camions.

Le 18 août dernier, ce dernier et une trentaine d’autres organisations politiques et associatives signent une tribune publiée dans les colonnes du journal La Marseillaise, pour dénoncer “un racisme systémique“, orchestrée selon les signataires par l’État à l’encontre “des familles roms, tsiganes, les gens du voyage, les personnes exilées.Le texte appelle à “mettre fin à une politique de relégation” de ces populations par le biais de ces expulsions répétées. Et précise qu’à “Marseille, les familles n’ont pu résister pour l’instant que grâce à la solidarité des associations, des collectifs, des syndicats, des habitantes et habitantes mobilisées à leurs côtés.”

La justice comme dernière issue

Pour enrayer la procédure, ou à défaut la ralentir, un référé-liberté a été déposé devant le tribunal administratif de Marseille par l’avocat des occupants. Cette mesure d’urgence pourrait permettre de contester l’ordonnance d’expulsion en arguant du fait que cette dernière contrevient de manière grave aux libertés fondamentales des habitants de la rue Busserade. “C’est un peu le bazooka du droit administratif français, il faut arriver à prouver qu’une atteinte grave aux libertés a eu lieu. C’est le recours le plus dur à défendre, surtout que dans cette situation, nous demandons la suspension du concours de la force publique“, détaille Adam Borie.

Pour défendre leur démarche, les associations mobilisées et leur avocat demandent à consulter les diagnostics sociaux établis par la préfecture pour justifier l’expulsion. Mais comme bien souvent, leurs requêtes restent lettre morte : “On les demande depuis des semaines, mais on ne les a jamais vues. Ces refus peuvent servir de base pour porter le référé-liberté“, poursuit l’avocat. L’enjeu étant d’obtenir une audience devant le tribunal pour exposer les faits contestés. Si tel n’est pas le cas, le référé aura au moins eu le mérite de décaler l’échéance des départs, dont la date était initialement prévue pour le 25 août, soit deux jours avant la date possible de l’évacuation.

Même sursis à la valentine

Autre dossier pris à bras-le-corps par les associations, l’expulsion d’un camp de roms et de gens du voyage sur les anciennes friches de l’usine Procida, sur la route de la Valentine, dans le 11e arrondissement. Plus de 250 personnes y sont menacées par un arrêté d’expulsion, lui aussi contesté en justice par Adam Borie. “On a réussi à obtenir une audience devant le tribunal le 24 septembre. Mais l’avocat du propriétaire du terrain s’est engagé à ne pas demander d’expulsion avant le 30 septembre“, relate l’avocat.

Si le sursis s’allonge, il n’en reste pas moins que les services de l’État surveillent de près les squats, et restent vigilants au bon déroulement des expulsions, lorsqu’elles sont confirmées. Ce lundi matin au squat de la rue Busserade, deux agents de police, de passage dans le secteur viennent aux nouvelles : “Si on comprend bien, vous êtes toujours là, mais vous vous mettez doucement sur le départ.” Après inspection, les deux hommes tournent les talons. “Ils vont revenir, on le sait, mais bientôt, il n’y aura plus rien ici“, lâche amer, un occupant des lieux.

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