“Bobos parisiens” vs “boomers” : les pour et les contre du tramway des Catalans
L'enquête publique sur le projet de tramway des Catalans à Marseille se clôture ce mercredi 10 juin. À quelques jours de sa fin, Marsactu a épluché plus de 2 000 contributions du registre et en livre les tendances, avec une majorité d'avis favorables, mais toujours des débats sur la place de la voiture ou encore la mixité sociale.
Plus de 2500 avis de citoyens ont été déposés en ligne au sujet du projet de tramway des Catalans à Marseille, à un peu plus de 48 heures de la clôture de l’enquête publique. De mémoire de rédaction de Marsactu, il s’agit d’une mobilisation énorme pour une procédure de ce type. Depuis le 4 mai et encore jusqu’au 10 juin, les citoyens sont appelés à s’exprimer sur le projet d’extension de la ligne T2 depuis la Blancarde sur environ deux kilomètres entre la rue de Rome et la place du Quatre-Septembre, aussi appelé tramway des Catalans. Depuis son lancement dans les années 2000, le projet divise. L’enquête publique est une des dernières étapes règlementaires avant le lancement des gros travaux. Alors, Marsactu s’est plongé dans le registre des contributions pour vous retranscrire les avis sur le tramway des Catalans qui permettent de mieux comprendre les enjeux de ce projet.
En 2023, une concertation publique avait déjà été organisée et avait recueilli un millier de contributions, pour près de 54 % jugées favorables par le bilan réalisé par la métropole. Pour cette enquête publique, le compteur s’est affolé et ce sont 2000 avis que nous avons extraits le 1er juin. Pour analyser cette masse, nous avons eu recours à l’assistance d’un outil d’intelligence artificielle. Selon la catégorisation opérée par l’outil, complétée par des recoupements réalisés par Marsactu, plus de la moitié des contributions sont clairement en faveur du projet. Ce comptage se base cependant sur les seules contributions numériques, des dépôts papier étant également possibles.
Plus de la moitié de contributions favorables
Les défenseurs mettent notamment en effet la faiblesse du réseau de transports actuel sur ce secteur du centre-ville très fréquenté, en proximité de la plage des Catalans : “Les bus, archibondés aux heures de pointe, sont saturés (et pas qu’en été, il suffit d’être un usager régulier de la ligne 83). Face à cela, le tramway du Quatre-Septembre est une indispensable mutation. C’est enfin un accès digne à la mer pour tous”, résume par exemple un contributeur.
Ils mettent aussi en avant la nécessité de mettre fin au “tout-voiture” dans cette zone. “Ce n’est pas qu’un projet de transport. C’est un projet de reconquête du cadre de vie. À qui appartient la rue à Marseille ? Aujourd’hui, la réponse est sans ambiguïté. Avenue de la Corse, boulevard de la Corderie, rue de Rome : ces axes emblématiques sont devenus des autoroutes urbaines. Ce n’est plus tenable”, peut-on aussi lire. Ce qui permettrait également de donner plus d’accessibilité aux personnes à mobilité réduite (PMR) et de la place aux aménagements cyclables. “Le tramway et la marche à pied sur des trottoirs inadaptés sont les seuls moyens de me déplacer avec la poussette. J’aimerais que Marseille soit une ville adaptée aux plus vulnérables et aux plus pauvres et pas à ceux qui crient le plus fort et qui ont la plus grosse bagnole”, témoigne une jeune mère à mobilité réduite.
Capture d’écran des contributions déposées les 3 et 4 juin.
De l’autre côté, un peu moins d’un tiers des contributions s’opposent clairement au projet. Ses détracteurs estiment que le réseau de bus actuel est suffisant ou que le tramway viendra l’impacter négativement et défendent la place de la voiture. “De très nombreux habitants doivent utiliser leur voiture pour aller travailler ou se déplacer, sans alternative possible en transports en commun, et que le tramway ne pourra résoudre. Nous avons aujourd’hui un axe qui sature et le projet veut le réduire considérablement”, résume un contributeur. Ils s’inquiètent aussi des conséquences pour le secteur. “Hors de question de couper tous les arbres de l’avenue de la Corse et de la Corderie… Le tramway ou le meilleur moyen de tuer un quartier… cf. rue de Rome. Plus de commerçants, plus personne n’a envie d’y aller”, peut-on par exemple lire.
Des opposants déposent également des contributions très techniques, critiquant les études du dossier sur les impacts sur la circulation, mais surtout sur les conséquences des travaux sur le bâti existant. “Le passage du tramway et la création d’un parking souterrain dans une zone historiquement et géologiquement sensible m’inquiètent”, témoigne une habitante citant l’abbaye Saint-Victor, la falaise de Samatan, la fontaine de la préfecture et la statue de la Corderie.
Des avis expriment des positions plutôt mitigées, généralement en faveur du projet, mais contre sa priorisation par rapport à d’autres sur le territoire. “La priorité n’est pas du tout cette ligne, mais de créer ou compléter les lignes structurantes vers le nord et l’est”, souligne ainsi un citoyen. Le coût, évalué en 2020 à 75 millions d’euros, joue pour beaucoup d’avis. Entre les contributions vides et celles posant uniquement des questions techniques sans se prononcer, avec des positions très nuancées ou inclassables, cela représente un cinquième des avis.
Des copiés-collés et des consignes d’avis
Certains reconnaissent le besoin d’une infrastructure de transport sur cet axe, mais défendent d’autres propositions. “Le choix d’un BHNS en site propre sur ce tracé m’apparait comme le plus pertinent. Cette solution, économiquement plus agile qu’un tramway, permettrait de garantir la fluidité des transports tout en finançant la mutation du cours Pierre-Puget en une coulée verte continue, de la fontaine Estrangin jusqu’au parc éponyme”, commente ainsi un habitant du quartier des Réformés. Si la proposition d’un BHNS (bus à haut niveau de service, circulant sur une voie réservée et avec une forte fréquence) revient régulièrement, une poignée de contributeurs cite aussi d’autres idées. Par exemple : “Capitaliser sur des bonnes pratiques du passé : le trolleybus.” Ce mode de transport électrique roulant grâce à des lignes aériennes circulait dans Marseille jusqu’au début des années 2000.
Le nombre de contributions à l’enquête publique — qui n’est d’ailleurs pas un référendum et ne doit pas seulement se lire sous l’angle du volume — se trouve toutefois en partie gonflé. Soit par le dépôt de plusieurs messages par une même personne identifiée — c’est le cas d’un homme qui pose plusieurs questions, par exemple sur le futur emplacement des conteneurs à poubelles, les déclinant chacune dans un post —, soit d’avis signés par des noms différents mais dont le texte est copié-collé mot pour mot ou presque. Ce phénomène représente tout de même près d’un quart des avis, des opposants aussi bien que des partisans. Un homme semble même par erreur commenter des instructions reçues : “Je confirme, il faut participer à l’enquête publique et déposer des avis favorables, en mettant en avant l’intérêt du projet pour la mobilité, son inscription dans l’avenir ainsi que les aspects environnementaux et architecturaux.” Ainsi, plusieurs personnes postent la même contribution sous forme de témoignage à quelques minutes d’intervalle, mais en signant de noms différents.
Mixité sociale et gentrification
Ce phénomène peut aussi s’expliquer par l’important débat sociétal derrière ce projet, qui ressort aussi au fil des contributions. Certains dénoncent ainsi les “boomers d’une partie des CIQ du 7e qui pensent que l’arrondissement leur appartient” pour lesquels le projet “ramènerait encore plus de monde, mais la plage des Catalans ne leur appartient pas”. D’autres estiment au contraire que le tramway est conçu pour les “Parisiens à vélo récemment installés qui ne comprennent simplement rien à notre vie de quartier” et que “non, les habitants du 7e ne sont pas tous des privilégiés”, mais plutôt des “victimes de sur-tourisme”, des “envahisseurs de l’été” ou encore d’une “foule incessante d’étrangers à notre quartier” face à laquelle il faut “retrouver la paix entre nous”. Les défenseurs du projet y voient une “volonté de préserver un certain entre-soi social”.
Avant l’ouverture de l’enquête publique, La Provence revenait sur le profil de certains de ces opposants qui exprimaient leur hostilité à la mixité sociale qu’amènerait ce projet lors d’une manifestation aux côtés d’une élue du Rassemblement national. Déclarant par exemple au journal : “Et quand on se baigne à côté des voilées (sic), on n’est pas à l’aise. On veut garder le quartier tel qu’il est.” De son côté, la maire des 1er et 7e arrondissements, Sophie Camard (Printemps marseillais), “veut se désolidariser de ces arguments”, tient-elle à indiquer à Marsactu. La mairie de secteur a déposé une contribution de quatre pages quasiment dès l’ouverture de l’enquête publique pour exprimer son opposition, reprenant notamment les arguments de la bonne desserte actuelle du secteur par les bus, les inquiétudes persistantes sur le plan de circulation futur, mais aussi le “risque d’inflation immobilière dans un quartier déjà frappé par la gentrification”.
Et l’avis de la ville de Marseille ?
S’il reste un peu plus de 48 heures avant la clôture de l’enquête publique, la Ville de Marseille n’a, elle, pas déposé d’avis. Car le sujet est épineux. Si elle y est historiquement opposée — le maire, Benoît Payan (Printemps marseillais), ayant même, en 2022, qualifié le tramway des Catalans de “la chose la plus bête, la plus absurde qu[‘il] ai[t] entendue” —, l’hypothèse de l’abandon du projet s’accompagne d’inquiétudes financières qui pourraient peser sur le choix final de la municipalité, comme Marsactu l’a documenté. Les conclusions de l’enquête publique pourraient aussi l’influencer.
La mobilisation, notamment des soutiens au tramway des Catalans, a été très forte à son lancement, avec près de la moitié des contributions déposées dans les trois premiers jours. À l’inverse, on observe une augmentation progressive du nombre d’avis défavorables au fil des jours. Reste à savoir quelle sera la dynamique dans la dernière ligne droite et la tendance générale à la fin. Mais un enseignement est déjà certain : comme depuis deux décennies, le tramway des Catalans divise toujours, reflétant des questions de vivre-ensemble à Marseille.
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire