“Bobos parisiens” vs “boomers” : les pour et les contre du tramway des Catalans

Décryptage
le 8 Juin 2026
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L'enquête publique sur le projet de tramway des Catalans à Marseille se clôture ce mercredi 10 juin. À quelques jours de sa fin, Marsactu a épluché plus de 2 000 contributions du registre et en livre les tendances, avec une majorité d'avis favorables, mais toujours des débats sur la place de la voiture ou encore la mixité sociale.

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Photo d'illustration d'Ilex ingérop de la future place du Quatre-Septembre. (Source : dossier enquête publique)

Plus de 2500 avis de citoyens ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©s en ligne au sujet du projet de tramway des Catalans Ă  Marseille, Ă  un peu plus de 48 heures de la clĂ´ture de l’enquĂŞte publique. De mĂ©moire de rĂ©daction de Marsactu, il s’agit d’une mobilisation Ă©norme pour une procĂ©dure de ce type. Depuis le 4 mai et encore jusqu’au 10 juin, les citoyens sont appelĂ©s Ă  s’exprimer sur le projet d’extension de la ligne T2 depuis la Blancarde sur environ deux kilomètres entre la rue de Rome et la place du Quatre-Septembre, aussi appelĂ© tramway des Catalans. Depuis son lancement dans les annĂ©es 2000, le projet divise. L’enquĂŞte publique est une des dernières Ă©tapes règlementaires avant le lancement des gros travaux. Alors, Marsactu s’est plongĂ© dans le registre des contributions pour vous retranscrire les avis sur le tramway des Catalans qui permettent de mieux comprendre les enjeux de ce projet.

En 2023, une concertation publique avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© organisĂ©e et avait recueilli un millier de contributions, pour près de 54 % jugĂ©es favorables par le bilan rĂ©alisĂ© par la mĂ©tropole. Pour cette enquĂŞte publique, le compteur s’est affolĂ© et ce sont 2000 avis que nous avons extraits le 1er juin. Pour analyser cette masse, nous avons eu recours Ă  l’assistance d’un outil d’intelligence artificielle. Selon la catĂ©gorisation opĂ©rĂ©e par l’outil, complĂ©tĂ©e par des recoupements rĂ©alisĂ©s par Marsactu, plus de la moitiĂ© des contributions sont clairement en faveur du projet. Ce comptage se base cependant sur les seules contributions numĂ©riques, des dĂ©pĂ´ts papier Ă©tant Ă©galement possibles.

Plus de la moitié de contributions favorables

Les dĂ©fenseurs mettent notamment en effet la faiblesse du rĂ©seau de transports actuel sur ce secteur du centre-ville très frĂ©quentĂ©, en proximitĂ© de la plage des Catalans : “Les bus, archibondĂ©s aux heures de pointe, sont saturĂ©s (et pas qu’en Ă©tĂ©, il suffit d’ĂŞtre un usager rĂ©gulier de la ligne 83). Face Ă  cela, le tramway du Quatre-Septembre est une indispensable mutation. C’est enfin un accès digne Ă  la mer pour tous”, rĂ©sume par exemple un contributeur.

Ils mettent aussi en avant la nĂ©cessitĂ© de mettre fin au “tout-voiture” dans cette zone. “Ce n’est pas qu’un projet de transport. C’est un projet de reconquĂŞte du cadre de vie. Ă€ qui appartient la rue Ă  Marseille ? Aujourd’hui, la rĂ©ponse est sans ambiguĂŻtĂ©. Avenue de la Corse, boulevard de la Corderie, rue de Rome : ces axes emblĂ©matiques sont devenus des autoroutes urbaines. Ce n’est plus tenable”, peut-on aussi lire. Ce qui permettrait Ă©galement de donner plus d’accessibilitĂ© aux personnes Ă  mobilitĂ© rĂ©duite (PMR) et de la place aux amĂ©nagements cyclables. “Le tramway et la marche Ă  pied sur des trottoirs inadaptĂ©s sont les seuls moyens de me dĂ©placer avec la poussette. J’aimerais que Marseille soit une ville adaptĂ©e aux plus vulnĂ©rables et aux plus pauvres et pas Ă  ceux qui crient le plus fort et qui ont la plus grosse bagnole”, tĂ©moigne une jeune mère Ă  mobilitĂ© rĂ©duite.

Capture d’Ă©cran des contributions dĂ©posĂ©es les 3 et 4 juin.

De l’autre cĂ´tĂ©, un peu moins d’un tiers des contributions s’opposent clairement au projet. Ses dĂ©tracteurs estiment que le rĂ©seau de bus actuel est suffisant ou que le tramway viendra l’impacter nĂ©gativement et dĂ©fendent la place de la voiture. “De très nombreux habitants doivent utiliser leur voiture pour aller travailler ou se dĂ©placer, sans alternative possible en transports en commun, et que le tramway ne pourra rĂ©soudre. Nous avons aujourd’hui un axe qui sature et le projet veut le rĂ©duire considĂ©rablement”, rĂ©sume un contributeur. Ils s’inquiètent aussi des consĂ©quences pour le secteur. “Hors de question de couper tous les arbres de l’avenue de la Corse et de la Corderie… Le tramway ou le meilleur moyen de tuer un quartier… cf. rue de Rome. Plus de commerçants, plus personne n’a envie d’y aller”, peut-on par exemple lire.

Des opposants dĂ©posent Ă©galement des contributions très techniques, critiquant les Ă©tudes du dossier sur les impacts sur la circulation, mais surtout sur les consĂ©quences des travaux sur le bâti existant. “Le passage du tramway et la crĂ©ation d’un parking souterrain dans une zone historiquement et gĂ©ologiquement sensible m’inquiètent”, tĂ©moigne une habitante citant l’abbaye Saint-Victor, la falaise de Samatan, la fontaine de la prĂ©fecture et la statue de la Corderie.

Des avis expriment des positions plutĂ´t mitigĂ©es, gĂ©nĂ©ralement en faveur du projet, mais contre sa priorisation par rapport Ă  d’autres sur le territoire. “La prioritĂ© n’est pas du tout cette ligne, mais de crĂ©er ou complĂ©ter les lignes structurantes vers le nord et l’est”, souligne ainsi un citoyen. Le coĂ»t, Ă©valuĂ© en 2020 Ă  75 millions d’euros, joue pour beaucoup d’avis. Entre les contributions vides et celles posant uniquement des questions techniques sans se prononcer, avec des positions très nuancĂ©es ou inclassables, cela reprĂ©sente un cinquième des avis.

Des copiĂ©s-collĂ©s et des consignes d’avis

Certains reconnaissent le besoin d’une infrastructure de transport sur cet axe, mais dĂ©fendent d’autres propositions. “Le choix d’un BHNS en site propre sur ce tracĂ© m’apparait comme le plus pertinent. Cette solution, Ă©conomiquement plus agile qu’un tramway, permettrait de garantir la fluiditĂ© des transports tout en finançant la mutation du cours Pierre-Puget en une coulĂ©e verte continue, de la fontaine Estrangin jusqu’au parc Ă©ponyme”, commente ainsi un habitant du quartier des RĂ©formĂ©s. Si la proposition d’un BHNS (bus Ă  haut niveau de service, circulant sur une voie rĂ©servĂ©e et avec une forte frĂ©quence) revient rĂ©gulièrement, une poignĂ©e de contributeurs cite aussi d’autres idĂ©es. Par exemple : “Capitaliser sur des bonnes pratiques du passĂ© : le trolleybus.” Ce mode de transport Ă©lectrique roulant grâce Ă  des lignes aĂ©riennes circulait dans Marseille jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 2000.

Le nombre de contributions Ă  l’enquĂŞte publique — qui n’est d’ailleurs pas un rĂ©fĂ©rendum et ne doit pas seulement se lire sous l’angle du volume — se trouve toutefois en partie gonflĂ©. Soit par le dĂ©pĂ´t de plusieurs messages par une mĂŞme personne identifiĂ©e — c’est le cas d’un homme qui pose plusieurs questions, par exemple sur le futur emplacement des conteneurs Ă  poubelles, les dĂ©clinant chacune dans un post —, soit d’avis signĂ©s par des noms diffĂ©rents mais dont le texte est copiĂ©-collĂ© mot pour mot ou presque. Ce phĂ©nomène reprĂ©sente tout de mĂŞme près d’un quart des avis, des opposants aussi bien que des partisans. Un homme semble mĂŞme par erreur commenter des instructions reçues : “Je confirme, il faut participer Ă  l’enquĂŞte publique et dĂ©poser des avis favorables, en mettant en avant l’intĂ©rĂŞt du projet pour la mobilitĂ©, son inscription dans l’avenir ainsi que les aspects environnementaux et architecturaux.” Ainsi, plusieurs personnes postent la mĂŞme contribution sous forme de tĂ©moignage Ă  quelques minutes d’intervalle, mais en signant de noms diffĂ©rents.

Mixité sociale et gentrification

Ce phĂ©nomène peut aussi s’expliquer par l’important dĂ©bat sociĂ©tal derrière ce projet, qui ressort aussi au fil des contributions. Certains dĂ©noncent ainsi les “boomers d’une partie des CIQ du 7e qui pensent que l’arrondissement leur appartient” pour lesquels le projet “ramènerait encore plus de monde, mais la plage des Catalans ne leur appartient pas”. D’autres estiment au contraire que le tramway est conçu pour les “Parisiens Ă  vĂ©lo rĂ©cemment installĂ©s qui ne comprennent simplement rien Ă  notre vie de quartier” et que “non, les habitants du 7e ne sont pas tous des privilĂ©giĂ©s”, mais plutĂ´t des “victimes de sur-tourisme”, des “envahisseurs de l’Ă©tĂ©” ou encore d’une “foule incessante d’Ă©trangers Ă  notre quartier” face Ă  laquelle il faut “retrouver la paix entre nous”. Les dĂ©fenseurs du projet y voient une “volontĂ© de prĂ©server un certain entre-soi social”.

Avant l’ouverture de l’enquĂŞte publique, La Provence revenait sur le profil de certains de ces opposants qui exprimaient leur hostilitĂ© Ă  la mixitĂ© sociale qu’amènerait ce projet lors d’une manifestation aux cĂ´tĂ©s d’une Ă©lue du Rassemblement national. DĂ©clarant par exemple au journal : “Et quand on se baigne Ă  cĂ´tĂ© des voilĂ©es (sic), on n’est pas Ă  l’aise. On veut garder le quartier tel qu’il est.” De son cĂ´tĂ©, la maire des 1er et 7e arrondissements, Sophie Camard (Printemps marseillais), “veut se dĂ©solidariser de ces arguments”, tient-elle Ă  indiquer Ă  Marsactu. La mairie de secteur a dĂ©posĂ© une contribution de quatre pages quasiment dès l’ouverture de l’enquĂŞte publique pour exprimer son opposition, reprenant notamment les arguments de la bonne desserte actuelle du secteur par les bus, les inquiĂ©tudes persistantes sur le plan de circulation futur, mais aussi le “risque d’inflation immobilière dans un quartier dĂ©jĂ  frappĂ© par la gentrification”.

Et l’avis de la ville de Marseille ?

S’il reste un peu plus de 48 heures avant la clĂ´ture de l’enquĂŞte publique, la Ville de Marseille n’a, elle, pas dĂ©posĂ© d’avis. Car le sujet est Ă©pineux. Si elle y est historiquement opposĂ©e — le maire, BenoĂ®t Payan (Printemps marseillais), ayant mĂŞme, en 2022, qualifiĂ© le tramway des Catalans de “la chose la plus bĂŞte, la plus absurde qu[‘il] ai[t] entendue” —, l’hypothèse de l’abandon du projet s’accompagne d’inquiĂ©tudes financières qui pourraient peser sur le choix final de la municipalitĂ©, comme Marsactu l’a documentĂ©. Les conclusions de l’enquĂŞte publique pourraient aussi l’influencer.

La mobilisation, notamment des soutiens au tramway des Catalans, a Ă©tĂ© très forte Ă  son lancement, avec près de la moitiĂ© des contributions dĂ©posĂ©es dans les trois premiers jours. Ă€ l’inverse, on observe une augmentation progressive du nombre d’avis dĂ©favorables au fil des jours. Reste Ă  savoir quelle sera la dynamique dans la dernière ligne droite et la tendance gĂ©nĂ©rale Ă  la fin. Mais un enseignement est dĂ©jĂ  certain : comme depuis deux dĂ©cennies, le tramway des Catalans divise toujours, reflĂ©tant des questions de vivre-ensemble Ă  Marseille.